J’ai découvert le travail photographique d’Olivier Föllmi pendant mon stage marketing aux Editions de La Martinière, quelques mois après la parution d’Offrandes – 365 pensées de maîtres bouddhistes en octobre 2003. J’avais 20 ans et j’étais déjà passionnée par la photo et les récits de voyage. L’ailleurs me fascinait. Lorsque j’ai feuilleté pour la première fois Offrandes, je me rappelle avoir été subjuguée par la puissance des photos associées à des textes magnifiques… et je suis repartie avec ce magnifique ouvrage à la fin de mon stage. Grâce à ses images emblématiques de l’Himalaya et de la planète qui ont fait le tour du monde et son approche humaniste des peuples isolés, Olivier Föllmi est devenu la référence incontournable des photographes voyageurs. Je suis aujourd’hui très heureuse de partager ma rencontre avec cet amoureux du monde et des hommes.  

Olivier Föllmi est un photographe voyageur écrivain de renommée internationale. Connu du grand public pour ses paysages majestueux et la profondeur de ses portraits, il a sillonné les continents pour rendre hommage aux peuples de la planète, soulignant leur sagesse et leur authenticité. Lauréat de nombreux prix de photographie, dont le World Press Photo en 1990, Olivier Föllmi a travaillé pour les plus prestigieux magazines sans jamais se départir de son regard humaniste et a co-dirigé deux films en Himalaya. Il est l’auteur de plus de 40 livres de photographies vendus à plus d’un million et demi d’exemplaires et a été consacré par le magazine américain « The Times Journal of Photography » parmi les 15 photographes phares du XXIe siècle. 

Claire: Cher Olivier, comment êtes-vous devenu photographe de voyage ?

Olivier Föllmi : D’origine savoyarde, je rêvais de devenir guide de haute montagne. A peine majeur, des amis m’ont proposé de participer avec eux à une expédition en Afghanistan. Lauréat d’une bourse de voyage, je suis parti avec un appareil photo et ai pris mes premiers clichés. Ce voyage a été initiatique pour moi et m’a poussé sur les routes du monde.

Je me considère comme un photographe « humaniste », c’est-à-dire que je m’intéresse aux hommes avant tout. Derrière mon objectif, je veux témoigner de la beauté du monde et rendre hommage aux populations que je rencontre. Je cherche à révéler la part belle des individus et à transmettre de la joie.

J’aime capter l’instant divin où les êtres, les paysages rayonnent.

Claire: Parlez-moi de votre lien à l’Himalaya dont vous êtes le photographe de référence

O.F: Pendant vingt ans, j’ai vécu dans les vallées himalayennes. J’aimais marcher des heures, passer des cols à cinq mille mètres, affronter aussi le froid et le vent. J’aimais l’effort … marcher pour retrouver des villageois isolés dans leurs vallées. Je me suis ainsi imprégné de la sagesse bouddhiste auprès des peuples de ces vallées lointaines. Mon histoire de vie a fait le tour du monde en 1989 lorsque mon ex-épouse et moi avons marché douze jours sur un Fleuve Gelé* pour remettre à l’école deux enfants tibétains. Dans My Himalaya**, après quarante ans d’explorations, je rends hommage aux peuples bouddhistes de l’Himalaya. *Aventure extraordinaire primée au World Press Photo en 1989 et parution des ouvrages Le Fleuve Gelé (Ed. de La Martinière – Paris), L’école au bout du Fleuve (Ed. de La Martinière – Paris)**My Himalaya, 40 years among Buddhists » (Ed. Teneues Gb – 2018).

Claire: Que ressentez-vous lorsque vous appuyez sur le déclencheur?

O.F: Mon travail est posé et calme. Je conçois la photo comme une méditation. C’est un regard qui vient de l’intérieur et qui questionne : à quoi le paysage te ramène-t-il ? Quelle émotion veux-tu partager ? J’ai besoin de marcher, de fureter, d’escalader, d’observer la nature… une vraie quête pour trouver l’endroit idéal.

Je suis un éternel amoureux des gens et des choses, je vis chaque rencontre comme une première fois. Je cherche à capter l’âme de ce que j’observe. Lorsque je me sens transcendé, je sais que le moment est venu pour moi d’appuyer sur le déclencheur de mon appareil. Après une prise de vue particulièrement intense, je me recueille dans le silence.

Méditation au lever du soleil face au Gange (Inde)
Claire: Quel regard portez-vous sur les femmes ?

O.F: Je me sens très proche des femmes. La féminité me fascine. J’aimerais d’ailleurs me réincarner en femme dans ma future vie. Dans Femmes d’éternité*, j’ai cherché à leur rendre hommage. La femme universelle porte en elle l’élan vital, elle est créatrice, elle incarne le lien social et la solidarité. Elle est pour moi bien plus intéressante et profonde que l’homme. Contrairement à ce dernier, qui a souvent besoin de briller et de cultiver son ego pour exister, la femme atteint plus rapidement la sagesse car elle est déjà réalisée à tout point de vue. *Femmes d’éternité (Ed. de La Martinière – Paris), 2009

Une école de danse du Kerala (Inde du sud)
Claire: Comment abordez-vous les populations que vous photographiez ?

O.F: Je passe toujours par l’intermédiaire d’un interprète qui est, la plupart du temps, un jeune du village. Je prends ensuite le temps de nouer des liens avec les villageois, en les écoutant et en restant à leurs côtés. Je leur laisse des clichés polaroids pour qu’ils conservent un souvenir des nos échanges. Je responsabilise aussi les enfants qui s’intéressent à mon métier. Ainsi, lorsque des enfants veulent m’assister pendant une journée de séance photo, je leur remets des petits diplômes, en guise de reconnaissance, en plus de la rétribution financière pour leur travail.

Initiation des enfants dans la société des masques en pays Dogon (Mali)
Claire: Vous êtes très engagé pour l’éducation et la scolarisation des enfants du monde

O.F: Au début des années 1990, j’ai créé l’association HOPE pour apporter soutien et aide aux peuples de l’espace culturel himalayen avec pour priorité l’éducation sous toutes ses formes. Depuis 2013, les fonds collectés dans le cadre de l’Association Olivier Föllmi permettent le financement de projets éducatifs ponctuels, notamment en Birmanie dans une école monastique qui compte 2200 enfants et où 1800 filles sont actuellement scolarisées, soit 20% des effectifs.

Petite fille tibétaine
Claire: Racontez-moi une rencontre qui vous a beaucoup touché 

O.F: J’ai été très marqué par une rencontre faite en Bolivie en 2005 avec un enfant, Tomas, au fond d’une mine d’or de Potosi. Potosi est la ville la plus haute du monde. Elle permit au Royaume d’Espagne de s’enrichir du XVe siècle au XVIIIe siècle. Plus de sept millions d’esclaves indiens et africains y moururent en creusant la montagne. Aujourd’hui, la montagne est truffée de tunnels et des mineurs indiens s’y aventurent encore. Lorsque je me suis rendu dans la montagne pour photographier ces travailleurs de l’ombre, j’avais le ventre noué. Au fond d’un tunnel étroit, je suis tombé nez-à-nez avec un petit garçon de douze ans, Tomas. Depuis le décès de ses parents, il avait quitté l’école pour travailler dans la mine avec son frère aîné et contribuait ainsi aux dépenses de la famille. Avec Elena, une jeune Indienne militant pour la cause des enfants mineurs, nous sommes ressortis de la mine en tenant l’enfant par la main. Nous avons proposé au frère aîné d’inscrire Tomas dans un pensionnat et de financer son apport familial. Pendant les deux mois qui suivirent, Tomas s’est bien adapté à sa nouvelle vie scolaire mais, deux mois plus tard, lors d’un de mes passages en Bolivie, j’ai appris qu’il s’était enfui. Il s’échappera ainsi plusieurs fois du pensionnat. J’ai perdu sa trace pendant plus de dix ans, puis un jour, sur Facebook, j’ai reçu un message. Cette fois-ci, c’était Tomas qui m’avait retrouvé. Il était devenu chauffeur de taxi. J’ai ressenti une grande joie et une fierté pour cet enfant qui finalement, avait réussi à sortir de la mine.

Le petit Tomas, 12 ans, mine du Cerro Rico à Potosi (Bolivie)
cLAIRE: Comment naissent vos livres magnifiques ?

O.F: Je ne pars jamais pour un premier voyage de découverte dans le but d’en faire un livre, je ne réalise un livre que si j’ai vécu des rencontres suffisamment fortes lors de ce premier voyage et que j’éprouve le besoin de les partager. Alors je retourne dans le pays une fois, deux fois, dix fois jusqu’à ce que j’estime mon livre suffisamment abouti pour le publier. En 2016, lorsque je me suis rendu avec un ami, Jean-Marie Hullot, inventeur de l’iPhone chez Apple, au Mont Kailash, la grande montagne sacrée du Tibet pour un pèlerinage bouddhiste, rien ne laissait présager que je publierais un ouvrage. Toutefois, j’ai été subjugué par notre voyage. Ce pèlerinage* a été un point d’orgue dans mon cheminement intérieur. *Pèlerinage au Tibet. Autour du mont Kailash Ed. Hozhoniest, 2017. 

Claire: Quels sont vos projets à venir ?

O.F: Je suis à un tournant de ma vie. Après plus de 40 ans d’expéditions sur les routes du monde, l’objectif à la main, j’aspire désormais à transmettre. L’écriture occupe une place importante dans ma vie et prime aujourd’hui sur la photographie. Il m’arrive encore de repartir pour réaliser une photo. Une photo que j’ai dans la tête et pour laquelle je réfléchis à l’endroit magique, au moment idéal, à la lumière parfaite. Ce type de projet exige du temps et beaucoup de patience. Ces tirages d’art sont disponibles dans les galeries de photographies ou font l’objet d’expositions.

Les pagodes de M’rauk U, à l’est du Myanmar, au-dessus des brumes matinales

J’organise régulièrement des stages de photo à Genève et au Maroc. La vie est riche en surprises. Il y a 40 ans le peuple tibétain m’a permis de devenir photographe en le photographiant, et 40 ans plus tard, je suis revenu lui enseigner la photographie.

Claire: Quel conseil donneriez-vous pour se lancer dans la photographie de voyage  ?

O.F: Pour faire de la photo, pas besoin être un « bon » photographe. La technique s’apprend facilement et, dès lors que l’on maîtrise la netteté, la vitesse et le diaphragme, il est aisé de réaliser de jolies photos. Ce qui importe, c’est d’incarner son projet, de photographier avec un regard particulier, de choisir un thème … Il faut parvenir à se créer une signature photographique.

Lors de mes stages à Genève, j’aide les photographes à faire émerger leur personnalité photographique respective et je les fais réfléchir, parmi la multitude de photos prises, aux véritables pépites de leurs projets.

A Kyoto, une geisha lors de la cérémonie du Jidai Matsuri (festival des âges révolus) (Japon)

Je pense qu’un photographe de voyage humaniste doit faire preuve d’humilité et aimer se laisser surprendre. Lorsqu’ il voyage, il doit accepter de ralentir le rythme et bien entendu s’adapter aux différences culturelles. C’est un métier difficile qui requiert beaucoup de passion, d’implication dans les échanges humains et de persévérance également.

On ne naît pas photographe, on le devient.

Couple sur le Salar d’Uyuni, le plus grand lac salé sec du monde, à 3653 mètres (Bolivie)

Merci à Olivier Föllmi pour sa gentillesse et ses conseils. Claire (Propos recueillis en Juin 2020 pour les Amazones Parisiennes)

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