41e jour de confinement. La vie tourne au ralenti sous un ciel bleu azur. De mon balcon, j’observe les rues désertes. Les ombres dansent sur les façades d’immeubles ensoleillées. Une fenêtre ouverte en face de mon appartement. Je fais un signe de la main, on me répond par un sourire.  Je ferme les yeux. Le manque de perspectives m’oppresse et les liens sociaux réels me manquent. Les projets sont suspendus. Rien ne va plus de soi.

Est-il vrai que « Nous sommes tous des peintures d’Edward Hopper maintenant »,
tweet de Michael Tisserand (16 mars 2020) ?

Après avoir débuté en tant qu’illustrateur publicitaire à New York, Edward Hopper (1882-1967) est devenu célèbre en peignant la vie quotidienne de la classe moyenne américaine du début du XXe siècle. Son travail s’inspire des peintres réalistes de l’Ashcan School et des artistes européens qu’il admirait comme Vermeer, Courbet ou Degas mais aussi des techniques photographiques et cinématographiques. Son style très personnel se caractérise par des formes géométriques, des jeux d’ombres et de lumière étudiés et des angles de vue singuliers.

House by the railroad, 1925  – E. Hooper
« Ce que j’ai toujours voulu faire, c’est peindre la lumière du soleil sur la façade d’une maison ».

Les mises en scènes simples et intimistes et l’atmosphère souvent énigmatique de ses toiles ont d’ailleurs influencé le cinéma d’Alfred Hitchcock : la maison de Psychose ressemble à celle de House by the railroad, 1925 et ses intérieurs urbains rappellent ceux de Fenêtre sur Cour.

Derrière une apparente objectivité, les œuvres d’Edward Hopper se font l’écho d’un contexte social, politique et culturel. Elles révèlent la solitude, l’attente et le silence d’une société américaine qui tourne le dos au mythe américain matérialiste de la réussite sociale individuelle. Dans ses toiles urbaines, Hooper peint les conséquences de la crise sur l’économie et la vie quotidienne. Dans Sunday, 1926, un homme d’âge moyen est assis sur le trottoir, seul, sans expression, tout est fermé autour de lui et la ville semble déserte. Qui est-il ? A-t-il toujours un emploi ? Quel est son avenir dans cette Amérique qui rentre en crise?

Sunday, 1926 – E. Hooper
«Si vous pouviez le dire avec les mots, il n’y aurait aucune raison de peindre ».

Un contraste s’opère dans les œuvres d’Hopper entre les couleurs chaudes de sa palette et la tension psychologique que dégagent les personnages de ses toiles, souvent froids, insaisissables, mélancoliques, ce qui fait naître chez le spectateur des sentiments ambivalents: le plaisir des couleurs et une certaine tristesse. Son univers pictural contient beaucoup de silence et de distance.Ses personnages sont souvent désœuvrés, absents et semblent subir une situation qui les dépasse ou les contraint à attendre.  

Morning in a City, 1944 – E. Hooper
« Nous laissons couler la vie et rien ne nous arrive », s’exclame Charlie dans L’Ombre d’un doute d’Alfred Hitchcock.

Lorsque nous rentrons dans l’intimité d’un couple (Room in New York, 1932) ou d’une femme dénudée dans sa chambre (Morning in a City, 1944 ou Morning Sun, 1952), nous devenons les voyeurs malgré nous de ces vies qui semblent manquer de chaleur humaine, de contacts et de dynamisme, ces vies qui aspirent probablement à autre chose. La charge érotique des toiles existe avec ces nus féminins, confinés dans des chambres silencieuses, absorbés dans leurs pensées, à la recherche, peut-être, de leur alter ego. Dans leurs chambres, ces femmes rêveuses sont tournées vers la fenêtre et donc vers le monde extérieur.« Ecrire un nouveau scénario»Les compositions d’Hopper ne laissent pas indifférents, on aimerait connaître la suite de leur histoire, un peu comme au cinéma. Chaque tableau laisse libre court à l’imagination du spectateur qui peut inventer plusieurs scénarios. 

Cape Cod Morning, 1950 – E. Hooper

Les femmes représentées dans High noon, 1949 et Cape Cod Morning, 1950 sont elles aussi dans une attente mystérieuse. Pour autant, elles n’ont qu’un pas à faire pour enjamber la balustrade de la véranda ou franchir le seuil de la porte de la maison. Elles peuvent reprendre en main leur destin et choisir de vivre une expérience nouvelle. Hopper, grâce au jeu de lumière, nous indique qu’il ne suffit parfois de pas grand-chose pour aller de l’ombre vers la lumière et se réinventer. De l’ennui jaillit la créativité. 

High Noon, 1994 – E. Hooper
CLAIRE ISABELLE

Formée au coaching professionnel, adepte de yoga et passionnée par l’art sous toutes ses formes parce qu’il nous éveille et nous procure plaisir et bien-être, j’aime partager mes réflexions avec les autres femmes Amazones.