Au début du déconfinement, comme des milliers d’autres internautes, j’ai assisté à un échange vidéo entre Alexandre Jollien, philosophe et écrivain, Matthieu Ricard, essayiste, photographe et moine bouddhiste tibétain, et Christophe André, psychiatre psychothérapeute, en direct de chez eux et modéré par Ilios Kotsou. Le fil conducteur de cet échange très sympathique était une réflexion sur le monde de demain après le confinement : Vers un monde plus altruiste (entretien du 24 mai 2020). Ce sujet me tient à cœur et j’aimerais partager les idées qui m’ont marquée. A l’heure où j’écris cet article, le slogan “Black Lives Matter” est dans tous les esprits et rappelle la nécessité d’aller vers plus d’altruisme afin de permettre à chaque être de vivre sereinement, dans le respect des différences.

Illustration: Leda Maçoro @essencia_leda

RETOUR A L’ESSENTIEL DANS LE RAPPORT AUX AUTRES ET AU VIVANT

Au cours de leur échange, les trois amis ont expliqué en quoi le confinement les avait fait réfléchir sur les liens entretenus avec leur entourage et leur environnement. Alexandre Jollien explique ainsi que “nous avons besoin des autres pour bien vivre et, même dans la solitude, nous pouvons chercher à nous lier aux autres”.

La période du “Grand confinement” a rappelé à Christophe André “la fragilité de tout ce qui fait le bonheur simple d’être en vie”. Grâce aux vidéos Skype, il a ressenti beaucoup de joie en voyant les visages et les sourires de ses proches. Ce sont les petits moments de partage qui donnent sens à notre vie.

Pour Matthieu Ricard, les rencontres prennent une autre dimension lorsque elles sont plus rares. Sur le toit du monde, dans l’Himalaya, il a pu faire de longues promenades et observer la nature qui reprenait ses droits. Dans sa montagne, le bruit social a laissé la place à un silence parfait propice au ressourcement.

Photo: Grues à cou noir – Matthieu Ricard

ENSEMBLE, on est plus fort et on va plus loin

Cette pandémie a facilité la prise de conscience de l’impermanence et de la fragilité de la vie. Elle a également exacerbé les inégalités sociales et les souffrances qu’un grand nombre d’individus ont vécues. La crise sanitaire a révélé une crise économique et sociale au niveau planétaire. Matthieu Ricard a ainsi évoqué son association, Karuna-Shechen, qui met en oeuvre des projets humanitaires pour les populations défavorisées d’Inde, du Népal et du Tibet. En Inde, le confinement a provoqué un exode gigantesque de travailleurs, souvent invisibles et défavorisés, et la précarité a explosé.

Christophe André a rappelé que la survie des individus passe par la collaboration et l’entre-aide, l’altruisme. Sans collaborations ou échanges, les individus seuls ou isolés sont condamnés. Le confinement a fait sortir de l’ombre beaucoup d’anonymes aux métiers de service peu valorisés dans notre société mais dont l’utilité s’est avérée primordiale pendant la pandémie. Beaucoup d’initiatives d’entraide ont également été organisées. Il souligne, en opposition à ces actions altruistes, qu’un des risques du confinement peut être l’émergence de comportements de repli sur soi associés à la rigidification des certitudes à cause de la raréfaction des contacts sociaux. En effet, “lorsque nous nous frottons au réel, nous sortons de notre zone de confort et nous écoutons des opinions qui nous forcent à accepter la contradiction et la diversité”.

Pendant une période d’incertitude, la méditation est une formidable pratique pour mieux appréhender ses peurs et se reconnecter à soi comme aux autres et plus globalement au vivant. Christophe André met ainsi en avant le travail de dépouillement auquel amène la méditation pour quitter notre cinéma intérieur. Si les émotions sont précieuses, l’agitation émotionnelle est, elle, dangereuse.

La méditation offre cet apaisement. Elle accroît la capacité de discernement et est un entrainement de l’esprit permettant de voir les choses telles qu’elles sont.

Christophe André

Repenser le monde après la CRISE

Pour nos trois acolytes, il faut cultiver la compassion en action ou KARUNA en sanskrit. Alexandre Jollien appuie sur la nécessité de “prendre acte de la difficulté à vivre pour des milliards de personnes et de vivants”. Pour Matthieu Ricard, l’altruisme peut permettre l’émergence d’une économie plus humaine avec des nouveaux modes de vie et de consommation, plus solidaires et responsables vis-à-vis de notre planète et des êtres qui y cohabitent.

Je souhaiterais mettre en avant un geste altruiste, au nom du bien commun, qui sauve chaque année des millions de vies: celui du Docteur Didier Pittet, le médecin épidémiologiste suisse qui a révolutionné l’hygiène médicale grâce à son invention il y a 20 ans : le gel hydroalcoolique. L’hygiène des mains étant pour lui “quelque chose de trop simple, de trop nécessaire, pour qu’elle soit brevetée”, le “Docteur mains propres” a préféré faire don du brevet à l’OMS afin que sa solution hydroalcoolique puisse être fabriquée à moindre coût dans le monde entier. Il a ainsi renoncé à une fortune qui s’élèverait à 1,7 milliards de francs suisses par an s’il touchait 0,1 centimes par flacon vendu. (Source: La Croix).

Sujet complexe sur les plans scientifique, économique et politique, la question de l’environnement est un des enjeux majeurs pour notre société. Pour Matthieu Ricard, le spectacle même de la nature est source d’émerveillement. L’émerveillement agrandit notre spiritualité, dissout notre ego, augmente le sentiment d’interdépendance et doit nous motiver à agir avec une conscience plus altruiste.

Nous vivons dans un monde profondément interdépendant et l’avenir des espèces animales qui peuplent notre planète, ainsi que notre avenir en tant qu’espèce, est menacé si nous n’initions aucun changement. Préserver notre environnement et les animaux, c’est faire preuve d’un altruisme pour tous.

Matthieu Ricard