La première fois que je rencontre Déborah, c’est au téléphone. J’ai au bout du fil quelqu’un qui me fait rêver à travers son amour pour les bijoux. Déborah c’est une voix et un partage.Tout ce qu’elle me raconte est passionnant et j’en apprends beaucoup. C’est tellement plaisant d’écouter une femme qui est animée par un rêve qui est devenu réalité. C’est cela aujourd’hui que j’aimerai vous faire partager. Merci à elle pour ses précieuses histoires de parcours.

Déborah peux-tu te présenter ?

J’ai 26 ans et je suis designer. J’ai lancé mon label unisexe ENKAOUA il y a un peu plus d’un an maintenant, après 6 ans d’études de design et d’artisanat. J’ai commencé mon parcours professionnel par la Haute-Joaillerie pour laisser place peu à peu à la bijouterie qui me donne plus d’opportunités de création.

Ton histoire d‘amour avec les bijoux a commencé tôt?

Ma passion du bijou est arrivée très jeune, vers mes 10 ans. Une de mes professeures de primaire nous avait appris à réaliser des bagues en perles Swarovski pour la fête des mères, depuis je ne me suis jamais arrêtée. J’ai commencé à inventer mes propres modèles, je suis ensuite passée aux colliers avec des pierres dures, puis aux dessins de bijoux de haute-joaillerie pour finir par en faire mon métier. 

La moitié de mes cours et contrôles de lycée sont recouverts de dessins de bijoux. Les professeures finissaient par écrire des petites annotations à côté:  » Très jolie bravo, mais concentrez-vous sur vos devoirs, le bac arrive ! 

Tu peux nous parler du double cursus de ta formation ? 

Après avoir eu mon BAC, je suis allée étudier à la Haute Ecole de Joaillerie de Paris où j’ai appris pendant 4 ans tous les aspects de la création et de la fabrication de pièces de Joaillerie et Haute-Joaillerie. Le travail du métal, la conception 3D, la modélisation, les dessins techniques, les gouachés, le sertissage… Il était important pour moi de savoir comment faire un bijou pour pouvoir les dessiner au mieux. Ce qui me permet de créer des bijoux complexes en étant certaine qu’ils sont réalisables.

J’ai donc obtenu un CAP Art du Bijou & du Joyau ainsi qu’un Brevet des Métiers des Arts.

Tu es partie vivre à Londres pour tes études supérieures dans une des meilleures école au monde d’art et de design la «Central Saint Martins ». C’est dans cette école que tu as découvert ton unicité dans le travail ?

J’avais 22 ans lorsque je suis partie vivre à Londres pour mon Master de Design, c’était la première fois que je partais de chez mes parents.

La Central Saint Martins m’a offert un environnement créatif que je n’avais jamais vu auparavant. C’était une effervescence créative en permanence, avec des étudiants du monde entier, et des artistes qui créaient dans  tous les domaines (mode, arts, théâtre, architectes …) Je n’avais alors jamais rencontré une telle effervescence en France. Mon entourage comparait souvent cette école au film Fame, cette école qui avait pour anciens élèves Alexander McQueen et Stella McCartney … Cela me mettait un peu la pression. 

J’avais accès aux ateliers de bijoux, mode, ébénisterie, au studio vidéo, photo et d’enregistrement, ainsi qu’aux machines 3D. Tout ce que vous pouvez imaginer, on l’avait. Les couloirs étaient immenses avec des tables partout, comme ça si on avait une idée on pouvait se poser n’importe où et créer. La bibliothèque disposait de toutes les archives, de tous les magazines de modes et de design au monde, ainsi qu’une bibliothèque de matières ( tissus, métal, plastique, bois, verre …).

Mon approche créative a radicalement changé quand j’ai intégré cette école.

La Saint Martins m’a aidée réaliser que ma création pouvait représenter bien plus qu’un bel objet en devenant un marqueur de notre société actuelle et en représentant quelque chose de plus fort qu’un simple accessoires de mode.

Qu’est-ce que tu as voulu transmettre dans ta première collection qui as vu le jour à la Central Saint-Martins ?

Avec cette nouvelle approche en tête, j’ai décidé que mes créations et collections s’inspireraient de différents phénomènes de sociétés, de différentes thématiques qui sont en phase avec notre société et incarneraient notamment ce qui arrive dans ma vie et ce qui me touche. Au lieu de partir  d’une inspiration purement graphique et d’en tirer quelque chose d’intangible, je faisais l’inverse.

Par exemple ma première collection, intitulé VICE//VERSA, s’inspire des préjugés et des premières impressions. J’ai travaillé sur l’idée que deux personnes qui regardent le même objet ou le même individu vont avoir des perceptions totalement différentes. J’ai donc créé des bijoux qui jouent sur les perspectives et nous poussent à regarder l’objet sous tous ses angles pour voir l’entièreté du design. Si on s’arrête à notre première impression, notre vision sera donc biaisée. 

Cela s’exprime dans la collection par des bijoux qui sont scindés en deux, avec des couleurs, formes, tailles et finitions différentes. Les différents angles de vues d’une même pièce ne vous montreront pas le même bijou.

Ta vie sociale à Londres a-t-elle été impactée par ton travail?

Cette inspiration pour ma première collection m’est venue de tous les petits clichés qu’on me collait à la peau en tant que parisienne qui travaille dans le domaine de la mode et du luxe. L’image générale que le monde a sur les français qui travaillent dans la mode (qu’elle soit vraie ou fausse) m’a surprise au début avant de devenir mon terrain de jeu. 

Tout d’abord, je n’étais jamais en retard, j’étais toujours  » fashionably late « . Ensuite je n’étais pas blasée mais nonchalante (à noter qu’en anglais nonchalant est plus une attitude dites cool que négligé). Tout ce que je faisais inconsciemment était perçu comme un acte réfléchi pour accentuer un personnage créatif comme le disant mon professeur. « Create your own persona », « Fake it till you make it » C’était des mantras que toute l’école se répétait mais qui me paraissaient bien vides et hypocrites, surtout lorsqu’ils étaient  poussés à l’extrême. 

Tant est si bien que je suis même allée jusqu’à pousser l’expérience en présentant une vidéo  devant toute ma classe en français sous-titrée anglais pour faire un pied de nez au plus grand cliché sur les Français : notre méconnaissance de l’anglais. Cela m’a valu un A, mes amies m’ont félicitée pour mon travail, et personne n’a compris que je me moquais d’eux. En France on aurait tout de suite pris ça pour de l’insolence, ce qui était plus ou moins le cas. 

LE BIJOU COMME MOYEN DE COMMUNICATION

Les clichés que j’avais rencontrés ont été la source d’inspiration de ma première collection.  Cependant, je me suis rendue compte lors de la présentation de la collection au public, lors d’expositions de fins d’études, que le sujet plus général des clichés  touchait bien plus de monde  que ceux de la parisienne. Ça m’a prouvé que cette décision de créer des bijoux qui s’inspirent d’autre chose que d’un simple travail esthétique pouvait mener à des conversations passionnantes avec des inconnus et rendre le bijou plus fort que jamais.

Ta deuxième collection est un travail qui puisse son énergie salvatrice dans la musique techno des années 90. Qu’est-ce qui t’a attirée dans ce mouvement ? 

L’idée de la deuxième collection du label, ANTHEM, m’est venue alors même que j’étais encore à Londres. Je suis fan de Daft Punk depuis toujours et fan de la musique techno  depuis quelques années. En m’y intéressant de plus près, je me suis rendue compte que ce n’était pas qu’un simple mouvement musical mais qu’il avait une portée sociétale. 

L’idéologie dernière cette musique, son aspect utopique, la transcendance que l’on peut ressentir lors d’une soirée techno est extraordinaire. Loin des clichés sur la drogue omniprésente quand on pense à la techno c’est tout l’impact de cette révolution musicale  sur notre société qui m’a inspirée.

En cette période difficile, c’est sympa de se dire que le bijou que l’on porte fait écho aux soirées que l’on a pu  passer heureux et entouré de monde loin de toute cette morosité ambiante.

Un bijou pour toi, c’est une pierre précieuse qui doit être portée, usée, abimée,ainsi ton travail est particulier à pour retrouver cet effet. Tu peux me raconter comment vieillit un bijou lors de tes créations ? Tu dis faire en sorte « d’abîmer » le bijou ? 

Je dirais plus que c’est un objet précieux, ce qui n’est pas lié aux matériaux utilisés mais plutôt au travail d’inspiration qui se cache derrière et à la place qu’occupe le bijou dans le cœur de celui ou celle qui le détient.    . Pour moi un bijou qu’on ne porte pas est un bijou qui ne vit pas. J’aime voir que mes créations vieillissent avec le temps, cela veut dire qu’elles font partie de la vie de la personne qui les porte, qu’elles font partie de son identité. . 

C’est pourquoi je crée mes bijoux avec différents types de finitions (brillant, mat, brossé …). Si sur une même bague je mélange des parties brillante et mat, avec le temps la partie brillante le sera toujours plus que la partie mat et même si la pièce se ternit. L’esthétique reste le même contrairement à une bague entièrement brillante qui va perdre de son éclat et qui n’aura plus aucun rapport avec son esthétique de base.

Tu travailles toute seule de A à Z dans la création de tes bijoux est-ce une volonté de ta part?

La création c’est vraiment une passion et un moment assez personnel pour moi, je ne me vois pas le partager avec quelqu’un même si, une fois les dessins ou esquisses terminés, j’aime en discuter avec mon entourage pour avoir leurs ressentis et redessiner ensuite.

Les nuits sont parfois courtes pour toi ? On te surnomme «  l’oiseau de nuit ».Tu peux me raconter comment tu travailles en musique ?  

J’ai des idées une fois la nuit tombée, une fois que la journée est passée et que mon cerveau à emmagasiné le plus d’informations possibles je suis prête à dessiner et créer. Le peu de personne qui m’ont vu travailler me disent que je suis limite en transe quand je dessine car rien ne peux me faire détourner le regard de ma feuille .

Je travaille avec mes écouteurs ce qui fait que je suis totalement coupée du monde. J’ai pour habitude de commencer par des musiques plutôt « calmes » pour aller vers des musiques assez rapides pour que mon cœur et ma main se calque sur les BPM de la musique. Ce qui fait que je dessine assez vite et que si on m’interrompt il sera assez dur pour moi de reprendre mon rythme. Je finis généralement de travailler aux alentours de 4h30-5h du matin… 

Dans ton approche de l’image lorsque tu mets en avant tes bijoux tu casses les codes. Peux- tu nous parler de tes choix concernant les modèles qui portent tes bijoux pour tes visuels ? 

Je suis quelqu’un d’assez franche, et je n’aime pas faire les choses à moitié. Je présente mes créations et mes inspirations comme quelque chose de contemporain et en phase avec la société, il me paraissait donc impensable de mettre en avant mes créations sur des mannequins dit « traditionnels ». J’aime promouvoir mes bijoux sur ce qu’on peut qualifier de « vraies personnes », des personnes qui ont du caractère, c’est cela qui permet aussi aux gens de se projeter plus facilement portant le bijou.

Tu fais voyager les gens au travers de tes publications Instagram lors de la sortie d’une nouvelle collection. Peux-tu nous en dire plus ?

Il m’est assez dur de transmettre mes inspirations aussi facilement que d’autres personnes. C’est pourquoi, quand la collection s’y prête, je créee le maximum de visuels qui peuvent aider les abonné.es du label à comprendre et à se plonger au mieux dans l’inspiration de la collection. 

Par exemple pour ANTHEM, j’ai créé une playlist de musique inspirée de la collection, des stories Instagram qui raconte l’histoire de clubs mythiques de la musique techno à travers le monde pour que les gens voient les bijoux et qu’ ils puissent capter l’ambiance de la collection. 

Tu es une grande passionnée et une grande travailleuse pour toi c’est dans les petits détails qu’on voit un bijou de qualité. Quels sont ces petits détails dans tes bijoux ?

Même si la haute-joaillerie n’est plus mon activité principale, j’en ai gardé les codes de création et de fabrication. L’arrière et l’intérieur des bijoux sont souvent délaissés par les créateurs, et ce qui fait la différence, à mes yeux, entre deux bijoux va être sa conception, l’idée d’une approche en 3D et pas seulement en 2D.

Si la pièce est réfléchi jusque dans les moindres détails, et si les parties cachées d’un bijou sont aussi belles que les parties visibles, on voit l’implication de l’artisan et du créateur à créer la plus belle pièce possible. 

Un simple détail qui peut tout changer et rendre le bijou précieux selon nos propres critères.